Qu'il est bon d'être caviste ! Ou même sommelier et restaurateur, et surtout ami des grenacheux et syrahiens vignerons de Rhône Vignobles. Rhône Vignobles, c'est une histoire de quinze ans maintenant, une idée qui a fait son chemin, selon le principe qu'ensemble, on est plus fort que tout seul. D'abord uniquement basée dans la Vallée du Rhône, l'association a débordé en Provence, parce que l'on trouve aussi de bons vignerons ici-bas. Dans le groupe, il y a des pointures qui ont acquis une notoriété dépassant leur appellation : Gerin, Villard, Cuilleron, Voge, Graillot, Beaurenard, Janasse... et d'autres, moins "glamour", qui sont là aussi parce leur vin mérite d'être goûté et bu. Chaque année, ils nous donnent rendez-vous à un grand moment de convivialité autour de leurs plus beaux flacons et d'une cuisine digne de leurs jus.

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En ce lundi 16 janvier, c'est Daniel et Frédéric Coulon, les Gibson brothers de Châteauneuf, qui recevaient sur la thématique des vieux millésimes. 140 personnes ont répondu à l'appel alléchant de cette dégustation hors normes et du repas qui suivit dans le cuvier du Domaine. Un grand moment. Une cascade de nectars. Une plongée dans le temps qui redonna vie à nos grands-parents. Un partage de saveurs. Des rires, beaucoup, et de mémorables souvenirs. Cela n'engage que nous, mais parmi le cortège de magnums et jeroboams ouverts, nous avons particulièrement apprécié :
- Crozes-Hermitage 1999 d'Alain Graillot avec son nez de caramel au lait, tout en souplesse qui incite à l'élévation de l'âme. Bref, le ciel n'est pas loin.
- Cornas Les Eygats 2000 du Domaine Courbis, peut-être le seul Cornas vif et aux tannins fins de l'appellation. Un carré de dentelle dans le verre, une personnalité à part. Et un fruit magnifique.
- St Joseph Reflet 2002 de François Villard qui marqua un virage dans l'élaboration des vins du domaine vers plus de rondeur. Dans ce millésime difficile, François a gardé la rafle de ses raisins et il a eu raison. Le vin affiche des tannins finalement mûrs, une bouche fraîche et ronde, avec une belle tension. Reflet, un de nos vins préférés à tout jamais ?
- Châteauneuf du Pape, La Janasse 1973. Bon, déjà, c'est vieux, avec une étiquette parcheminée. Mais que ça truffe à l'air libre ! On cours dans la forêt, on se vautre dans l'humus, on piétine un parterre de champignons, on s'arrose de fruits des bois bien mûrs, et ça dure, ça dure. Janasse, tu m'escagasses !
- Et à tout seigneur, tout honneur, l'aïeul de la journée, le Châteauneuf de Beaurenard daté de... 1937 ! Et en très grand format, mathusalem s'il vous plaît ! Eh bien c'est bon. Très. Surprenant de voir encore autant de prestance chez un papy de près de 80 ans. Certes, le corps n'est plus tout aussi vigoureux, la puissance s'est échappée avec les anges mais il est bonhomme, ce Châteauneuf, sage comme un vieux, malicieux et content de l'effet qu'il produit avec ses entournures tout en rondeurs. Respect pour l'ancien.

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La valse des flacons continua à table. Enfin, à table, je devrais dire sur la digue. Jamais vu une salle à manger aussi longue que ce cuvier scintillant d'inox. Un train d'assiettes et de couverts à perte de vue, avec des bouteilles qui virevoltent de verre en verre, servies par les vignerons eux-mêmes, pas peu fiers de livrer à nos sens gourmands tant de précieux ouvrages. Mais un autre maître s'empara de la cérémonie. Un chef, un as de la casserole, un mage de la chevrotine, qui nous proposa pour éponger tant de vins son repas chasseur de circonstance : Eric Sapet, le Charles Ingalls de Provence, frais émoulu de sa Petite Maison de Cucuron. Chevreuil, sanglier, colvert, palombe, grives en cocotte et du lièvre à la Royale à en pleuvoir, en compoté ou farci au foie gras. Un zoo dans l'assiette. Après ça, il devient urgent de contrôler son taux de tricéglyrides...

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Grands vins jamais ou rarement bus. Grande cuisine jamais ou rarement goûtée. Journée rare.

PS. Il est un vigneron discret, peu bavard car véritablement timide. Un de ceux qui préfèrent laisser parler leur vin à leur place. C'est Louis Chèze. Chez lui, ce lundi, tout était précis, gras, équilibré, rond, soyeux, généreux. De Pagus Luminis 2000 à Caroline 89, tant de classe en deux bouteilles. On a mangé avec Louis. On a bu Louis.